Cinéma

On deroule la bobine

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Il était “une voix” : le doublage

C’est un des métiers les plus singuliers de la planète cinéma. Acteurs mais jamais à l’écran, inconnus étrangement familiers, les doubleurs sont une espèce à part. Et ils en sont fiers ! Rencontre avec trois d’entre eux.

         

Patrick Poivey : vous ne connaissez ni son nom, ni son visage mais sa voix vous dit indubitablement quelque chose. Un indice ? Vous l’avez entendue dans Armageddon, Le Sixième Sens et surtout Die Hard… Bingo, Patrick n’est autre que la voix française officielle de Bruce Willis. Une vraie star du doublage !

Un statut que partage son collègue et ami, Philippe Peythieu, inimitable voix de l’inimitable Homer Simpson (soulignons au passage que Philippe n’est pas jaune et a une voix tout à fait normale dans la vraie vie !). Mais ils sont peu nombreux à pouvoir en dire autant. Dans le milieu discret des “post-synchronisateurs” (dénomination officielle du doubleur), la célébrité ne fait pas partie du contrat : difficile de se faire un nom hors du milieu quand on n’est qu’une voix, ballottée au gré des films et des personnages. Nathalie Karsenti peut en témoigner qui, malgré les nombreuses stars qu’elle a doublées (Eva Mendès, Keira Knightley…), nous reste encore inconnue.

Il faut dire que le plus souvent nous ne savons d’ailleurs même pas en quoi consiste le doublage. C’est pourquoi nous avons demandé à Patrick, Philippe et Nathalie de nous l’expliquer. Réponse en trois voix.

      Patrick Poivey                        Philippe Peythieu            Nathalie Karsenti

ON NE DIT PAS DOUBLEUR,                                                                                                  ON DIT COMEDIEN DE DOUBLAGE

Quand il s’agit de se définir, le cri est unanime : “Je suis comédien”. Tous les trois ont commencé sur les planches. Et c’est le théâtre qui les a mené, un peu par hasard, au doublage. 

“Le métier de doubleur, c’est une spécialisation du métier de comédien”, résume Philippe. “Tout commence par le théâtre”, renchérit Patrick qui estime qu’un doubleur qui ne serait pas comédien de théâtre au départ serait “une ineptie”. Mais, explique-t-il très simplement, "Un comédien qui ne joue qu’au théâtre n’a pas de quoi manger". Il faut donc multiplier les activités, "faire du cinéma, de la télé, de la pub, des commentaires de films…". Nathalie et Philippe confirment : doubler est autant une passion qu’une façon de gagner sa vie.

Pour Nathalie, le doublage était une solution d’autant plus adaptée que ses origines "mi-italienne, mi-espagnole" faisaient d’elle une comédienne "trop typée" pour beaucoup de rôles. Derrière le micro, la question du physique ne se posait pas !

Selon une convention collective, en France les doubleurs sont généralement payés autour de 5 euros la ligne, 50 caractères espaces compris (le tarif est différent pour les pubs, payées à l’unité quelle que soit la longueur). Avec une moyenne de 15 cachets (entre 200 et 500euros) par mois, Nathalie estime bien s’en sortir, même si la concurrence est de plus en plus rude et que les tarifs français, régis par des conventions visant à protéger la profession, poussent beaucoup de studios à aller doubler leurs films en Belgique. Bien sûr, quand on est la voix de Bruce Willis, ces règles ne s’appliquent pas : Patrick est payé "au gré à gré, avec un tarif spécial"; Philippe quant à lui évoque "un forfait" négociable "quand un personnage est récurrent et qu’on arrive à un certain niveau de notoriété". Ils n’en diront pas plus !

CE N’EST PAS DU KARAOKÉ

Réussir à énoncer son texte en ayant un œil "à la fois sur la bande rythmo (les mots qui défilent sous l’image), sur les lèvres de l’acteur et sur la scène qui se joue à l’écran” n’est pas à la porté du premier venu. Les “boucles”, séquences de film sur lesquelles travaillent les doubleurs, ont beau être courtes (moins d’1min), elles exigent une vraie gymnastique physique et mentale. “Ce n’est pas du karaoké, comme beaucoup de gens se l’imaginent !” s’amuse Nathalie. 

Debout devant une barre qui matérialise la bonne distance par rapport au micro, “le comédien est en action”, décrit Philippe. 

 Certains personnages parlent lentement, d’autres très vite, il faut rester crédible dans tous les cas.“Il m’est arrivé de doubler Roberto Begnigni”, se rappelle le comédien, “les Italiens ont un débit incroyable, surtout lui ! C’était un vrai exercice de virtuosité”.  

 Autre difficulté du genre, le lipsing. Comprenez : la nécessité de coller au mouvement des lèvres (“lips” en anglais) du personnage, d’être en parfaite synchronisation. Un simple “I love you” peut poser de vrais problèmes de doublage parce que sa traduction, “je t’aime”, n’est pas synchro, raconte Patrick. Tout repose alors sur la technique et la subtilité du doubleur qui, à travers sa voix, doit remplacer la syllabe manquante en français par une émotion que le public puisse ressentir.

SAVOIR “S’OUBLIER SOI-MÊME”

Qu’il s’agisse du doublage d’un film, d’un dessin animé ou même d’une pub, le comédien doit savoir s’effacer derrière un autre. Dans le cas d’un long-métrage par exemple, explique Patrick, “c’est l’acteur qui est à l’écran qui dicte la loi, le doubleur n’est que la courroie de retransmission : il faut essayer de recréer ce que l’original a fait, en essayant de l’abîmer le moins possible”. Sachant "que le plus grand doublage du monde ne peut restituer que 85% de l’original"  

 Pour les films d’animations, le défi est différent : il faut créer un personnage de toutes pièces. Quand il s’agit d’un animal comme dans beaucoup de dessins animés, passe encore, mais quand on doit incarner une fleur…

Dans tous les cas, "Il faut s’oublier soi-même", résume Philippe. "Se mettre dans le rythme de celui qu’on double, dans ses respirations, ses pauses, ses accélérations… être lui".

ÊTRE “LA VOIX DE”

Il ne suffit pas d’avoir un timbre agréable ou original pour pouvoir être doubleur. Une bonne voix, ça n’existe pas, ça se crée à force de travail et de technique. Il faut savoir jouer sur le nez, la gorge, le ventre… Philippe, par exemple, a mis trois ans à saisir l’identité du personnage d’Homer et à la cristalliser dans sa voix. Il a construite cette voix si unique petit à petit, la vieillissant puis la rajeunissant, rajoutant des aigus ou des graves, s’inspirant des timbres qui l’avait marqués dans sa jeunesse comme celui… du Géneral De Gaulle (en particulier pour la voix du grand-père Simpson qu’il double aussi) !

        Listen!

De la même façon, Patrick affirme travailler "en permanence" sur son timbre. Ne serait ce que parce qu’il ne faudrait pas que les gens pensent trop à Bruce Willis quand il double le personnage d’Orson dans Desperate Housewives ! La trop grande identification d’une voix à un acteur est du reste le seul problème de ce qui est par ailleurs considéré comme une consécration. Devenir “LA voix de” est en effet un rêve caressé par les comédiens de doublage comme la promesse d’une certaine notoriété et d’une stabilité professionnelle.

Depuis 13 ans qu’elle travaille dans le milieu, Nathalie a vu passer quelques occasions : Anne Hathaway, qu’elle a doublé pour son premier rôle, alors que la jeune américaine était encore inconnue; Keira Knightley, dans le joli succès Love Actually… Elle n’a pas encore obtenu le titre rare de “voix officielle” mais ne s’en soucie pas : "Je trouve très gratifiant de doubler ces actrices bourrées de talent. Bien sûr, je serais super heureuse de pouvoir suivre une actrice en particulier parce que pour un comédien de doublage c’est passionnant !" 

Cela est en train d’arriver avec l’américaine January Jones que Nathalie double dans la série à succès Mad Men. "Je suis en train de suivre cette actrice qui est en train de percer à Hollywood. Elle vient de faire un film, Sans Identité, que j’ai aussi doublé. Elle sera dans le prochain X-Men et on vient de m’appeler” explique Nathalie. Et de confier,  enthousiaste : "faut pas que je la rate là, faut pas que je la rate !"

LA VF, C’EST BIEN AUSSI

Il fallait s’y attendre, face aux adeptes de la VO (dont je fais partie), nos trois doubleurs défendent amoureusement la VF. Oui, reconnaissent-ils, elle a des défauts, oui il y a parfois -souvent ?- des “miscasts” (erreurs de casting)… mais il n’empêche, défend Philippe, "la version française a son charme… c’est la version que les enfants regardent et dont ils gardent le souvenir ! Sans compter qu’elle peut apporter de nouvelles dimensions au jeu de l’acteur".

    

Difficile de contredire celui dont la voix française est devenue aussi (plus ?) culte que l’originale. Même le créateur des Simpsons, Matt Groening, a avoué adorer la VF d’Homer !

"À Paris, on a une vision un peu déformée des choses à cause de la surreprésentation de la VO, continue Philippe, mais la réalité c’est que la VF représente plus de 90% des sorties en salles”. De fait, le doublage est une tradition très française : la plupart des pays se contentent de sous-titrer les films et ne doublent que les dessins animés pour enfants. La fameuse "exception culturelle" s’applique donc aussi au doublage. La protection de la langue française est en cause, bien sûr, mais la rentabilité économique n’est pas loin : les films doublés en France sont ensuite exportés dans presque tout le marché francophone.

On l’aura compris, il faut défendre la VF. Ce qui n’empêche pas Philippe et Patrick de regarder leurs films… en VO. La raison ? Ils connaissent “trop” les voix françaises ! Mais Nathalie assure : “Je ne vais voir les films qu’en VF !”

En bonus, écoutez la dédicace d’Homer Simpson !

Pour en savoir plus sur le métier de doubleur :

Phalène de la Valette

Classé dans doublage doubleur homer simpson il était une voix les simpson lipsing patrick poivey philippe peythieu post-synchronisation voix française voix officielle interview de philippe peythieu

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